dimanche 22 mai
Tentative de mise en forme pour les textes L'argent est mort ! Vive l'argent ! et Libenga ya nylon : mini-journal qui serait déposé dans les distributeurs à journaux gratuits (Métro, 20 minutes...) dans les gares, à la sortie des trams, mais également de main à main pendant notre parcours dans le quartier.
Ce journal contiendrait dans l'idéal tous les projets réalisés pendant la résidence et serait notre outil de communication vers l'extérieur. In progress comme on dit ici...
Texte définitif : L’argent est mort ! Vive l’argent !
La phrase retentit chez tous les crieurs publics. Tout le monde véhicule cette étrange nouvelle.
Les enfants en parlent dans leurs cours de sociabilisation et de connaissance. Les adultes aux champs se le racontent entre deux arrachages de carottes mûres. Les vieux se rappellent cette étonnante et triste époque où on l’utilisait encore chaque jour. Les informateurs-conteurs font voyager la nouvelle. On commence même à parler de son passé glorieux dans les livres. On le voyait encore résister depuis quelques années et on a pourtant bien essayé de l’aider.
C’est une certitude, les murs le disent or les murs ne mentent pas : l’argent est mort !
Il était tant délaissé qu’on le voyait maintenant quémander dans la rue et voir l’argent faire la manche ainsi nous faisait baisser les yeux. Une sorte de honte due à la conscience d’être la cause de son état nous empêchait de le regarder en face.
Tout le monde s’y était mis. Dans les lieux de solidarité collective, on avait changé le bénéficiaire des quêtes pour sauver tous ensemble l’argent. On se passait très bien de lui et l’idée n’était pas de lui redonner son rayonnement international d’antan, mais on se sentait une certaine responsabilité à son égard et personne n’osait l’abandonner à son triste sort. Mais ce n’est pas ce dont l’argent avait réellement besoin. Il ne faisait pas l’aumône habituelle pour se demander lui-même, mais errait dans les rues en cherchant à tout prix à servir aux gens.
Il voulait encore être utile.
Il tentait de s’incruster dans chaque initiative individuelle ou collective pour y mettre son grain de sel. Tout acte qui se passait sans son accord suscitait chez lui une envie insupportable d’être monnayé. C’était plus fort que lui. Il ne pouvait concevoir le monde sans avoir l’oeil sur tout ce qui était mis en place.
Une vieille dame posée sur un banc racontant à qui voulait l’entendre ses histoires passées, un homme cueillant des fleurs dans les parterres publics pour les offrir à une jolie dame qui passait par là, des enfants entassant les pierres abandonnées d’un chantier pour en faire un salon au milieu de la chaussée, tout cela était insupportable pour lui et n’avait aucun sens. Celui-ci, désespéré, tentait par exemple d’allécher la vieille dame en lui faisant voir les intérêts qu’elle pourrait gagner à faire payer l’écoute de son savoir ou tentait encore de faire la loi en imposant le paiement de la fleur issue du fruit des propriétés collectives.
Il ramait et ramait encore mais ses tentations de luxure et de pouvoir ne touchaient plus personne. Les gens avaient déjà eu le temps de plusieurs générations pour constater le désastre général engendré par tout ça. La tentation était maintenant autre et l’envie de réorganisation bien présente.
«Le roi argent est stérile, il cherche un successeur !»
En effet, la population ayant inventé de nouvelles manières de vivre ensemble, le roi argent n’était plus vraiment utile au quotidien. Les besoins alimentaires étaient comblés par le renouveau des échanges entre groupements de personnes. Les objets circulaient de mains en mains et tombaient là où ils étaient vraiment utiles. Les maisons se construisaient à la force des bras connaisseurs, chacun aidant son voisin à bâtir son habitat selon ses besoins d’espace et non pour quelque démonstration prétentieuse de supériorité. Les vieux s’occupaient les uns des autres quand ils étaient en pleine forme. Les gens se baladaient en regardant le ciel et non plus en bipant sur des codes barres 3d amenant à la page web «bjr um1, koi 2 9 ?» .
Pour mieux comprendre la situation, il faut replacer un peu tout cela dans le passé...
Il fut un temps où le monde fonctionnait autrement. Quand on nous le raconte aujourd’hui, nous avons du mal à y croire et il nous paraît bien absurde. C’était un temps où les essentiels du quotidien dépendaient entièrement d’un facteur extérieur à l’humain, le fameux protagoniste de cette histoire : l’argent. C’était bien l’homme qui l’avait inventé mais il en perdit petit à petit le contrôle au fur et à mesure de l’histoire et chaque acte simple comme manger, dormir, se vêtir, se soigner, etc, était rendu possible et de plus ou moins bonne qualité/quantité en fonction de la quantité d’argent qu’une personne possédait.
Pour posséder de l’argent et donc posséder une qualité de vie satisfaisante, une personne devait donc travailler à produire directement ou indirectement de l’argent plutôt que de travailler à produire directement ce dont il avait besoin (nourriture, vêtement, plantes médicinales, toit, etc). Le grand problème est que cet intermédiaire de l’argent ne se gagnait pas forcément à la quantité/qualité de travail réalisé mais fonctionnait sur un système de dominant/dominé qui impliquait une répartition inégale de l’argent et donc de la qualité de vie. Ainsi, pour une même quantité et qualité de travail, monsieur A recevait X somme d’argent, monsieur B recevait 2X somme d’argent, madame C recevait 3X somme d’argent et ainsi de suite, tout cela dépendant du lieu où il vivait, du type de travail qu’il faisait, du milieu social auquel il appartenait et de son sexe. Donc, pour que madame C aie beaucoup d’argent et vive un quotidien très agréable, il fallait absolument que monsieur A aie peu d’argent et vive un quotidien très difficile. Ce système divisait les gens en deux groupes distincts : ceux qui possédaient les moyens de production et ceux qui dépendaient de ceux-là. Les grands sages d’aujourd’hui continuent à conter cette histoire incroyable et difficile à imaginer.
Le plus étonnant dans tout cela, c’est que ce soit l’homme lui-même qui aie inventé l’argent et son système.
Les hommes s’étaient organisés en formant un ensemble de personnes qui géraient les affaires courantes pour tous et se nommait l’Etat. Les conteurs nous rapportent qu’à cette époque, l’Etat qui possédait donc le pouvoir travaillait avec l’argent et avec plusieurs groupes qui devaient coûte que coûte garder ce qui était considéré comme « l’ordre » dans le pays. Ces groupes avaient le droit de faire pression sur la population, de différentes manières et avec l’aide de l’argent, pour que le système ne change pas et reste bien comme ils l’avaient tous décidé. Si les habitants voulaient faire entendre leur avis ou leur désaccord, par exemple sur l’injustice de ce que gagnait madame C par rapport à monsieur A, on leur faisait vite comprendre qu’ils n’avaient pas à protester mais devaient accepter leur situation comme elle était.
La fameuse phrase nostalgique de ce temps révolu « C’était mieux avant !» n’a plus vraiment sa place dans notre société aujourd’hui.
Bien évidemment le travail n’a pas disparu, mais il est d’abord pensé pour subvenir aux besoins de base. Contrairement à cette ancienne époque douteuse et tragique pour l’indépendance de chaque individu, aujourd’hui, le peuple s’organise lui-même et les savoirs de base sont enseignés par tous. Chacun dispose des techniques et outils pour savoir utiliser ses mains et n’être dépendant de personne pour les besoins fondamentaux.
Aujourd’hui, les transactions sont régies non plus par le profit mais par les nécessités calculées en fonction des besoins. Par exemple, le climat de la ville Vil permet de produire X tonnes de tomates par an, mais cette ville montagnarde n’a pas de poissons de mers. Vil échange donc avec une autre ville Liv une certaine quantité de tomates contre une quantité de poisson, la différence de quantité étant calculée sur le temps et le nombre de personnes nécessaires à la culture des tomates et à la pêche des poissons. Le but n’est pas là de réaliser une quelconque plus value et d’être alors plus puissant que le voisin, mais simplement d’accepter de partager les choses tout en faisant des concessions sur ses besoins fondamentaux.
Avant, c’était le roi argent qui décidait de tout. Il choisissait ses villes clientes en fonction de leur pouvoir et non de leurs besoins. Il trafiquait des allers et venues de consommables avec la ville Vil mais pas avec la ville Liv car cette dernière ne pesait pas assez lourd. C’est lui qui régulait les marchés mondiaux et les quantités/qualités/valeurs des denrées à produire. Ainsi, on se retrouvait souvent avec des restes incroyables de tomates, sans personne pour les acheter et on les avait produit en surplus en tout acquis de conscience uniquement dans l’intérêt de l’argent. Peu lui importait si les habitants de Vil jetaient des tonnes de tomates et si ceux de Liv avaient assez à manger. Dès le moment où lui était gagnant, il était content.
L’argent essaya bien de relever la tête dans un dernier souffle en tentant de traficoter avec l’Etat pour faire monter les prix des terrains qui lui appartenaient. A la grande surprise générale, l’Etat en déperdition lui aussi n’accepta pas cette dernière tentative de corruption car il s’était résigné à sa chute future et préférait, une fois n’est pas coutume, partir plus ou moins dignement aux yeux du peuple.
Chaque invention fait son temps et se voit remplacée naturellement par une autre invention plus adéquate à une nouvelle époque. Combien de fois a-t-on changé de système depuis que l’homme est là ? L’argent était tout simplement dépassé, vieillot, ennuyeux et les gens avaient envie d’autre chose.
Il fallait bien réagir d’une manière ou d’une autre à l’annonce de ce « décès »... Les habitants se posèrent alors cette question fondamentale : que va-t-on faire de l’argent mort ? Doit-on l’enterrer ? Doit-on lui offrir une sépulture en souvenir de ses services rendus ? Doit-on lui ériger un monument ? Doit-on le brûler dans une ultime festoyade au bûcher et laisser partir ses derniers résidus et volontés dans l’atmosphère. Doit-on le laisser se mélanger à l’air que nous continuons de respirer ? Certes, les habitants réfléchirent un peu trop, ou trop loin disons, mais cette question était fondamentale. Chaque civilisation, culture ou pays respecte des traditions précises - bien que changeantes - pour ce qui concerne la mort. Or l’argent qui était devenu un « objet-concept-réalité-outil-indispensable » faisait partie de notre quotidien tout comme un être cher. On le choyait, on le soignait, on le cachait pour le protéger, on le faisait grandir comme une fleur ou un enfant, on s’en préoccupait chaque jour comme notre progéniture. La question de sa disparition n’était donc pas anodine. On choisit finalement de résoudre le problème ainsi :
L’homme vient de la terre et retournera à la terre, l’argent vient de l’homme et retournera donc aux hommes.
Tout cela pour dire qu’il n’y avait rien à reprocher à l’argent en tant que tel et qu’on considérait donc qu’il méritait une fin décente comme tout le monde. On laissait bien les crapules partir en paix alors pourquoi fustiger un faux coupable... La société des hommes avait créé l’objet de sa perte et son bouc émissaire dans le même objet. Il s’en était fort heureusement rendu compte et on avait commencé à changer de direction au moment où la servitude à l’argent était à son paroxysme.
L’homme le plus ancien du village que l’on consultait pour sa sagesse et son expérience, maître Méga entreprit de penser un évènement qui rassemblerait l’envie de la majorité des habitants. La majorité n’ayant pas non plus une idée très fixe et précise de ce qu’elle souhaitait, il inventa un système qu’on pouvait comprendre de plusieurs manières. On pouvait y voir le tout et son contraire, chacun pourrait y inventer sa propre histoire, sa propre vision, et contenter ainsi son point de vue.
On allait donc mettre cet argent sur un trône pour lui rendre une dernière fois son pouvoir de dirigeant du monde et le placer sur la chaise électrique pour les fautes et le mal qu’il avait engendrés. Le plus astucieux dans l’invention de l’ancien Méga, c’est que ces deux oppositions seraient senties dans le même objet : une grande chaise (trône, chaise électrique, pupitre d’école, chaise religieuse, simple chaise...).
Pendant la cérémonie, on distribuerait de l’argent consommable en souvenir du vieux temps. On inventerait un nouveau rite comme il en existait auparavant : danser pour appeler la pluie, prier pour réaliser des miracles, se créer des amis par simple clic virtuel, éviter de passer sous une échelle pour conjurer le mauvais sort...Ici, on mangerait l’argent pour lui rendre hommage et le détruire définitivement. Il ferait définitivement partie de nos corps, de notre histoire, enfoui dans nos estomacs, digéré par nos acides et rejeté par là où on sait.
Non, évidemment l’argent n’est pas vraiment mort.
Disons qu’il avait plus ou moins disparu et nous apparaissait maintenant comme un spectre à notre service qu’on usait de temps à autre quand on avait besoin de lui. Comme un bon vieux bouquin qu’on ouvre de temps en temps pour se souvenir qu’il est là.
L’argent était redevenu ce qu’il avait toujours été avant l’invention machiavélique de l’argent-dette qui crée de l’argent à partir de l’inexistant. Il était redevenu une valeur comptabilisable et correspondant à une valeur réelle d’1 pour 1. Il continue une vie parallèle et n’est plus l’objet final d’un travail mais au contraire relayé à une solution de sauvetage nécessaire uniquement quand le troc, l’échange, l’entraide, le service rendu, ou l’apprentissage par soi-même aurait échoué, c’est à dire dans de rares cas.
L’histoire est écrite par les hommes donc elle est évidemment subjective et forcément incomplète. Ce qu’il nous manque maintenant pour reconstituer le puzzle, c’est ce moment de changement de direction, cette prise de conscience, cette transformation du regard sur le quotidien et le choix fait par les gens d’un « autre possible ». Nos historiens-conteurs contemporains se sont tous accordés sur le fait que c’est la cohésion qui a tué petit à petit le fonctionnement général dépendant de l’argent pour en inventer un autre. Ils continuent à chercher dans le passé pour trouver cette clé de voûte qui a fait basculer cette organisation absurde dans l’organisation telle qu’elle est aujourd’hui.
Carole